26 Juil
  • By Samret
  • Cause in

Les photos volées, le symptôme du nanisme au 21ème siècle

“je m’en fous”, “vivons heureux, vivons cachés”, “Pourquoi moi?”,“Mais que fait la police?”, “ce sont tous des c….”, “Le monde part en vrille”, “Portons plainte”, “Que peut faire l’Association?”, “Moi, je n’y fais jamais attention”, “Moi, cela ne m’est jamais arrivé”, “et ceux qui choisissent d’en vivre”

Toutes ces phrases sont des verbatims souvent lus et relus lors de témoignages de personnes atteintes de nanisme victimes de prise de photo à la volée dans la rue. Toutes les personnes de petite taille ont malheureusement vécu cela au moins une fois dans leur vie. En 2021, il existe un sentiment légitime que le phénomène s’est accru avec l’apparition des réseaux sociaux mais surtout des smartphones, et d’autant plus qu’au-delà d’avoir le sentiment de s’être fait volé son identité et de se sentir humilié, la peur que cette photo soit diffusée sur les réseaux sociaux. 

“Pourquoi sommes-nous pris en photo?”

Même si le nanisme est une pathologie osseuse dont la conséquence la plus visible est une différence de taille par rapport à la moyenne et qu’il peut provoquer de nombreux autres soucis de santé, sa conséquence la plus visible en fait une de ses difficultés principales. Et dès le plus jeune âge, les enfants peuvent être montrés du doigt par leurs pairs. Une rapide explication peut faciliter les échanges et donner de la confiance en soi. 

Les années collège et lycée comme tous les adolescents peuvent être à nouveau le théâtre de mise en exergue des différences, souvent source de moqueries. Mais là où cela peut s’estomper à l’âge adulte, la représentation dans l’imaginaire collectif et la représentation dans les médias, l’art et le divertissement peuvent amener la personne de petite taille à rencontrer des situations où sa différence physique lui sera renvoyée en plein visage.

La situation ne s’est pas accrue avec les réseaux sociaux – elle a toujours existé. J’ai 37 ans aujourd’hui et je me souviens encore d’une sortie de collège avec ma classe au Louvre en 4ème. C’était en 1996 (bien avant que Mark Zuckerberg ait l’idée de créer Facebook). Et au détour d’un hall du musée, ma professeur de l’époque fut très surprise de voir qu’un touriste allemand prenait le temps de bien fixer son objectif pour me prendre en photo. Cette situation, rare à l’époque, s’expliquait assez maladroitement mais de façon réaliste du fait que les gens prenaient facilement en photo ce qu’ils ne connaissaient pas (1 naissance sur 20 000, 8000 personnes de petite taille en France. Près de 250 000 dans le monde…). Et très tôt, j’ai compris que ce ne serait pas la dernière fois. La rareté de cet handicap mais également ce qu’il sollicite dans l’imaginaire collectif pouvaient vite faire de moi cette mascotte de qui nous avions envie de garder un souvenir. 

Face à la différence et son appréhension, tout le monde réagit différemment. Il suffit de s’interroger sur sa situation personnelle et sa propre réaction par rapport à la différence. Qui n’a pas déjà pris une photo de quelqu’un avec une caractéristique physique ou esthétique lors d’un voyage ou tout simplement dans la rue sans l’autorisation propre de la personne et avec la volonté de partager ce “souvenir” avec ses proches? La principale différence entre prendre en photo un Masai lors d’un voyage en Tanzanie et une personne de petite taille en France, est que dans le 2ème cas, on prend en photo une personne atteinte d’une pathologie. Cependant, les caractères handicapant et symptomatiques du nanisme ne sont pas connus du plus grand nombre et une des origines du mal peut être là. 

Petites villes vs Grandes villes ? 

Penser que cela arrive plus dans des villages ou petites villes que dans les grandes villes suite à un manque de confrontation à la différence dans des endroits avec de la densité de population peut-être vrai. Par ailleurs, il faut admettre que dans une ville, deux facteurs vont peut-être faciliter l’acceptation de la différence avec la confrontation à de nombreuses différences mais également une plus grande facilité à l’anonymat. Mais nous pouvons également noter que dans une petite ville ou un village, aller à l’encontre de ses problèmes et faire de la sensibilisation peuvent s’avérer plus faciles. 

“Pourquoi cela fait-il mal”? 

Différentes actions face à ce type de situations sont identifiables selon les personnalités, les parcours de vie, les humeurs, le degré de confiance en soi, la séniorité. Toutes ces réactions peuvent être simultanées et consécutives. Il n’y a pas d’ordre ni d’étapes dans ces ressentis. Ils appartiennent à chacun et peuvent apparaître de façon différente. 

– L’isolement: Quelque soit la situation traversée et le niveau de violence rencontré, la personne de petite taille prise en photo peut avoir un sentiment d’isolement sur plus ou moins longtemps. Un isolement va donner le sentiment de réduire son angoisse et d’avoir un sentiment de sécurité. 

– La confrontation: Suite à l’agacement d’une situation, à une montée de stress et à une certaine confiance en soi, une confrontation avec “ses/son agresseur(s)” peut avoir lieu. Souvent une demande d’explications peut être à l’origine et peut suivre un rapport à la violence. Cependant, je ne conseille pas la confrontation. 

– L’impuissance: Alliée à l’isolement, ce sentiment d’impuissance tout en restant bouche bée peut accompagner ce type de situations. 

– L’acceptation: Sans que cela réponde à une certaine résignation, certains vont accepter voire même y prendre un plaisir. Cela peut s’apparenter à une sensation d’être intéressant et pourquoi pas, disons-le, célèbre.  

L’évitement: J’ai souvent dit lors d’interventions que ce type de situations pourrait arriver dès que l’on sortait de chez soi jusqu’à ce que l’on y retourne. Sur une journée, cela représente une probabilité très importante. En sortant de chez soi et avec l’expérience, on finit par reconnaître les situations et les endroits où ce type de choses peut arriver (terrasses de café, endroits avec de nombreuses personnes…). Malheureusement, certains vont avoir tendance à éviter ce type de chemins ou d’endroits. 

L’explication: Dans des situations où l’environnement est favorable à la personne de petite taille (un endroit public, des gens “amis” présents, ….), la personne prise en photo peut prendre le parti d’expliquer le très fort désagrément d’être prise en photo sans donner l’autorisation et surtout parce qu’elle est de petite taille. Forcément, cette démarche devrait être celle à encourager. 

La négation: Pourquoi se poser la question et vivre en fonction de ceux-là ? Au même titre que d’autres différences physiques ou marques de différenciation, beaucoup vont admettre ne pas faire attention à ce type de situations. Sans refuser de les admettre, ils vont plutôt refuser de s’interdire de vivre, de disposer de leurs libertés de se déplacer et de profiter. 

– L’effet miroir: L’effet miroir est le rejet physique et moral de la personne avec le même handicap que soi suite à la possibilité de voir dans l’autre les propres stigmates de son handicap. Il existe un sentiment d’accroissement de la différence et de la stigmatisation à l’idée de “marcher à 2 personnes de petite taille” dans un lieu public.

“Et les autres pays alors?”

Dans mon expérience associative, j’ai eu l’occasion de partager une sortie de l’Association avec des participants de l’Association des personnes de petite taille allemande. Lors de cette sortie, nous avions eu l’occasion d’organiser une virée culturelle au Louvre à Paris. 

Près d’une trentaine de personnes de petite taille, en position d’attente au Louvre, a vraiment créé une situation quelque peu gênante où plusieurs badauds ont pris des photos de cet attroupement quelque peu atypique. 

Sans provoquer quelques remous chez nos collègues allemands, beaucoup de jeunes français ont fini par quitter le groupe pour s’isoler. 

En accompagnant les jeunes adultes allemands dans leur visite du musée, je les ai interrogés sur leur ressenti de la situation. Et j’ai pris une belle leçon sur le principe que l’isolement et l’effet miroir étaient certes entendables et acceptables mais ne faisaient du mal qu’à la personne concernée. Et sans nier la situation et la probabilité que la prise de photos arrivait, ils m’ont clairement expliqué que la priorité était de disposer de sa liberté à se déplacer, à profiter de ce type comme n’importe quel jeune adulte et que finalement les gens allaient finir par se lasser. Et ils avaient raison … 

“Finalement, Quelle réaction à avoir”? En parler, porter plainte, s’assumer… 

Il n’y a pas de réponse parfaite comme il n’y a pas de situation type. Mais il ne faut rien faire. Il faut agir en en parlant bien sûr à ses proches, à l’association, à la personne qui nous a pris en photo. 

Il peut paraître difficile et fatiguant d’expliquer ce que l’on ressent dans ce type de situations. Nous avons bien sûr le droit d’être passifs mais nous n’avons pas le droit de l’accepter. 

Au même titre que le harcèlement de rue dans certaines grandes villes et dans l’évolution de son aspect législatif, le harcèlement suite à un handicap doit exister et il existe mais il est encore peu connu des autorités mais également des victimes. Comme m’a dit un jour ce jeune allemand en plein milieu du Louvre, “rester chez soi pour éviter ce genre de situations voudra dire qu’ils ont gagné….”. 

Certaines situations peuvent s’avérer violentes au delà de la prise de photo avec un dialogue peu agréable avec un agresseur sourd à tout refus. Il existe aujourd’hui une législation autour du harcèlement de rue. Afin de faire changer les choses et d’éveiller les consciences, il ne faut pas ou plus hésiter à porter plainte. La particularité de cette plainte et la rareté de ce type de situations peuvent amener la police à refuser dans un premier temps. Mais en insistant et en apportant des preuves (témoignages, film de l’agresseur,….), elle finira par être acceptée. 

“Qu’est ce que la résilience”?  

L’apparition du COVID aura beaucoup fait parler de la résilience. La résilience avec la situation évoquée dans cet article se définirait comme la capacité de rebondir et de se reconstruire après un moment difficile. L’association veut promouvoir les envies de se dépasser, s’accrocher mais surtout de ne jamais baisser les bras. Si certaines personnes semblent détenir cette force de manière innée, il n’est jamais trop tard pour apprendre à mobiliser son élan vital. Seul on va plus vite, ensemble on va plus loin….

Othmane El Jamali, Président de l’APPT